CANNES 2012 (3): NO, DE PABLO LARRAÍN, REALITY, DE MATTEO GARRONE

Réalisme renvoyé

Par Fernando Ganzo

(leer en castellano / Read in English)



En réfléchissant à la délirante conversation que j'ai transcrit hier soir, ou à ce que j'ai cru comprendre, je me suis arrêté sur le fait apparemment anecdotique que pourquoi ces deux types étaient allés à ce bar précisément pour regarder du tennis, et j'en ai conclu que la raison est qu'il s'agit du plus dialectique des sports, et que son fonctionnement est absolument cinématographique. Par exemple, dans No, de Pablo Larraín. Toute la vertu du film est appuyée sur les lignes dialectiques qu'il propose. Nous revenons à l'histoire de la très connue frange publicitaire du NON à Pinochet, qui défendait la fin de la dictature dans le référendum de 1988, le protagoniste (Gael García Bernal) étant un publiciste qui accepte de travailler pour cette frange. Première dialectique : la campagne du oui et celle du non. Les deux également ingénues, mais conscientes que l’esthétique de la peur donnera la victoire au oui de Pinochet. Le NON accepte alors une espèce de « guardiolisme », l'idée optimiste d'un futur libre plein d'enfants blonds artificiels et de femmes qui chantent. Seconde dialectique : dans le OUI, convaincus que le vote sera une fraude et qu'ils vont perdre, ils se débattent entre la possibilité d'essayer avec un optimisme aveugle et celle de profiter de l'espace donné par la télévision (15 minutes par jour) pour dénoncer les injustices du régime et donner la parole à tous ceux qui ne l'avaient pas eu jusque-là.

Les deux dialectiques font que les stratégies des deux factions avancent avec une tactique d'essai/erreur, en se répondant mutuellement, de façon à ce que, si on connaît la chanson de la dialectique, nous savons qui devrait gagner et perdre historiquement (le contremaître du protagoniste s'occupe de la campagne du OUI, pendant que ses employés/ouvriers de celle du NON). Pour une fois tout se passe comme Marx l'avait planifié, même si en réalité c'est la publicité qui gagne : rejouer cette partie laisse une sensation agréable, mais ne rassasie pas la soif du vrai conflit du Chili avec sa mémoire car, comme quelques personnages du film le suggèrent bien, offrir la joie du futur implique de donner un coup de chiffon sur les injustices du passé une fois que celle-ci soit obtenue. Il faudra rester avec le meilleur du film : les restes de l'échange dialectique laisse apparaître un humour constant et flottant qui émerge parfois avec des gags assez brillants. Ou peut-être nous riions tous en pensant qu'il y a peu de semaines on a aussi voté NON à un certain président méprisable.

J'ai aussi fini par me souvenir d'une autre conversation, cette fois entre Daney et Biette, je suppose que c'était parce que de les écouter parler entre eux, c'était comme voir un bon match de tennis. Ils se renvoient la balle tellement bien que chaque coup est supérieur au précédent, et on en arrive à un point durant lequel ils se donnent des coups inaccessibles, lesquels restent en flottant dans notre tête sans que nous les captions vraiment. Ils nous font des aces admirables. C'est pourquoi on y repense tellement. Daney demandait à Biette ce qui devrait être filmé aujourd'hui, quelle pourrait être une matière apte pour le cinéma. Par exemple, sans la II Guerre Mondiale Roma città aperta n'aurait jamais existé, il disait. Pourtant la télévision (et cette conversation est de la fin des années quatre-vingt, qu'est-ce qu'ils auraient dit aujourd'hui ?) avait dilaté le seuil du visible, disons que tout le monde avait ses quinze minutes de célébrité. Biette a répondu (et c'est ici que j'ai été surpris, parce qu'une chose que j'aime précisément dans ses films c'est le fait qu'il a filmé des personnages et des situations que personne d'autre filmait) qu'en effet aujourd'hui presque toutes les pièces son visibles, mais pas la relation qu'il y a entre elles, et que puisque la vraie matière du cinéma, selon lui, est l'invisible, il fallait signer l'invisible, c'est-à-dire, ces relations (entre les plans, si on veut, et d'ici à l' « entre » de Godard il y a un pas, pas très grand, mais important).

Je commence à l'accepter en pensant que, s'ils ont raison, la bataille du réalisme est terminée, qu'elle ait tort au pas. Je ne parle pas de la réalité de la captation, de l'enregistrement, mais précisément au fait que pour rendre visible l'invisible il faut un artifice. C'est ma forme d’essayer de comprendre comment a terminé le match de tennis entre deux Français déjà morts. Au milieu de tout ça, je rentre pour voir, par hasard, Reality, de Matteo Garrone. Le match, comme toujours, peut être suivi comme un tableau d'affichage de la morale et de l’esthétique.

Premier set : Morale. Son protagoniste (Luciano) veut entrer dans Big Brother et, après avoir passé la première phase du casting, croit qu'il y est déjà en train d'être observé et contrôlé dans sa vie quotidienne, afin de décider s'il entrera dans « la maison » ou non. Conclusion paradoxale : en croyant à une conscience supérieure qui le surveille et le juge, Luciano change la morale de ses actions. Si avant celles- ci n'étaient pas complètement blâmables, sur tout concernant sa relation avec sa famille, elles le sont maintenant, car son obsession pour se montrer charitable détruit son foyer. Dieu mort il faudra tuer la télévision, pouvons nous conclure, et ce ne serait pas mal. Problème : ce qu'il doit être compris comme sa valeur morale (son désintérêt et son sacrifice pour le bonheur de sa famille), est ce qui le conduit à tomber dans l’hypocrisie et la fausse morale de croire en la télévision comme dans la Bible (il va au casting pour rendre heureuse sa famille). Voulant établir un tracé réaliste sur l’aliénation du désir et le bonheur exercé par les medias, Garrone anéantit le tracé moral de son personnage. Le tableau d'affichage du réalisme est toujours à zéro.

Deuxième set : Esthétique. Regard au niveau du mépris sur les personnages. Gros, moches, leur monde est esthétiquement déplorable et ridicule, son rêve (entrer dans Big Brother) l'est aussi. Pensons à The King of Comedy, dont l'argument est semblable. La folie de son protagoniste surgit par le désir irrationnel d'être Jerry Lewis, c'est-à-dire, génial ; celle de Luciano par son désir de faire le crétin à la télévision. Rêve impossible de partager avec le public de ce film, que n'est jamais le même public (encore moins aujourd'hui) de Big Brother.

Le réalisme du film oblige ce regard supérieur à être méprisant, car ce n'est pas un regard déformant, grotesque, mais moqueur, réconfortant depuis notre position « de plus intelligents» : Garrone a besoin des bourrelets de cette famille de gros et moches pour avoir quelque chose à filmer, quelque chose à regarder. Le problème de Reality est qu'il ne peut être vu que comme on regarde un reality. Garrone a filmé un Big Brother pour la bourgeoisie intellectuelle italienne et européenne, qui observer la stupidité du modeste peuple napolitain.

Le réalisme du film perd le match. Le plan final, une vue zénithale du personnage duquel on s’éloigne avec un zoom infini (rappelons-nous : nous, avec Garrrone, les voyons depuis en-haut, nous ne sommes pas comme ça, sentons-nous bien), rebondit et laisse Garrone vaincu : il a fait un film de personnages moches qui ont un rêve moche. Voyons-le comme une équation

moche ÷ rêve moche : « Reality de Mateo Garrone »

Mais les facteurs égaux de chaque côté de la division s'annulent. Rayons, alors, le moche de la phrase précédente et il nous restera l'essence du film : le rêve de Luciano (être visible, mentionné, sujet de commentaires) et le rêve de Garrone (être en compétition dans le festival de Cannes), sont un seul et même rêve. Garrone a fait un reality de lui-même, il est maintenant à découvert.


Traduit de l’espagnol en français par Miguel García et Marion Abadie.



NO
Quinzaine des réalisateurs
CHILI, USA, MEXIQUE. 2012. 115’
Réalisateur: Pablo Larraín.
Scénario: Pedro Peirano.
Directeur de photographie: Sergio Armstrong.
Édition: Andrea Chignoli.
Son: Ivo Moraga.
Interprètes: Gael García Bernal, Alfredo Castro, Antonia Zegers, Luis Gnecco.


REALITY
Section officielle
ITALIE, FRANCE. 2012. 115’
Réalisateur: Matteo Garrone.
Scénario: Maurizio Braucci, Matteo Garrone, Massimo Gaudioso.
Directeur de photographie: Marco Onorato.
Édition: Marco Spoletini.
Son: Maricetta Lombardo.
Musique: Alexandre Desplat.
Interprètes: Aniello Arena, Loredana Simioli, Nando Paone, Raffele Ferrante.