CANNES 2010 (1):

Grandeur et décadence d’un petit marché de films (leer en español)

par Fernando Ganzo (traduction de Miguel García et Marion Abadie)

Notre position est, pour la première fois, étrange ici à Cannes. Le jour même de mon arrivée j’ai déjà pu rencontrer et serrer dans mes bras de vieux amis, et je n’avais jamais eu auparavant cette sensation de les voir en territoire ennemi. Deux questions radicales s’imposent à moi sur le chemin entre les séances en me souvenant du vieux texte dans lequel André Bazin racontait en détail le quotidien du festival. Pourquoi est-on à Cannes ? Pourquoi parlent-ils, parlons-nous, quotidiennement de Cannes ? En essayant d’y répondre pendant les longues files d’attente, je crois que jamais ne s’était présentée à moi avec autant de netteté l’immense distance qui existe aujourd’hui entre le cinéma et les films.

Le cinéma, écrit comme on peut le voir en haut d’une page de journal, avec une capacité de convocation démesurée, absurde, et les films, dont le vrai voyage est celui qu’ils font du projecteur à l’écran, et de celui-ci aux yeux de ceux qui veulent regarder, et que c’est juste ce qu’ils peuvent convoquer (car effectivement c’est celui-ci son appel). Du premier il y en a beaucoup, et il produit beaucoup de papiers qui finissent entassés, destinés à la corbeille. Des deuxièmes il y en a moins, et pas autant de gens ne veulent les remarquer. Ils sont là, au milieu de tout, comme un Diogenes désespéré, égaré parmi des privilégiés. La réponse qu’ils reçoivent est plus esquive et ne génère pas autant de cellulose, souvent elle n’a de voix que sur Internet.

La force avec laquelle un film appelle ou cherche dépend d’une addition d’autres forces, plus ou moins présentes, et de sources diverses auxquelles il va les chercher: la force du personnage, celle du montage, celle du regard (du comédien vers un point du cadre, du film en arrière dans le temps), celle formelle/esthétique/luminique , celle du mouvement interne et externe au dispositif (mouvement physique, mouvement mécanique), celle du portrait, celle du temps (du cadre, du récit), celle du mythe, etcétéra1. La technique pour diriger toutes ces forces se convertit en contrôle et maitrîse quand elles participent toutes au même but, à la même interrogation, à la même recherche, plus ou moins précise. Je sais qu’avant que le festival finisse je tomberai sur quelque chose comme ça (ce sera Godard, et sa recherche sera celle de la beauté, dans le sens proustien du terme), mais aujourd’hui à peine quelques unes de ces forces ont brillé, et d’une façon tristement solitaire.

Beaucoup d’entre elles étaient dans Belle Epine, de Rebecca Zlotowski, lamentablement chacune de son côté. Une histoire propre d’un De Bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau) de filles bien mises et tendances bobo, sur une adolescente (Léa Seydoux) sans abri après la mort de sa mère. Une forme imposante, et esthétique avec vocation vintage du phénomène des bandes (voir The Warriors, de Walter Hill). La voie la plus riche est celle du corps de Seydoux, délicat face à une violence qui doit s’auto-imposer pendant son deuil, de nudité progressive devant la caméra : une fois que son corps sera délivré complètement au film celui-ci marchera vers le dénouement, le fantôme, le cri. Cependant tout se laisse dominer par un versant rythmique, léger ; pourtant chaque plan supère en travail et justice le faible début de Katell Killévéré, Un poison violent, un autre film où le conflit féminin adolescent est le point orbital et qui démontre qu’une bonne écriture (spécialement dans le personnage de la mère) peut facilement se ruiner, rester sur le papier, que sur le papier.

Dans Un homme qui crie, de Mahamat-Saleh Haroun, la force est élémentaire : l’état liquide est le bonheur, la vérité, pour un personnage attrapé sous le poids des événements d’un monde (le colonial) qui s’est laissé emporter trop longtemps. C’est le bonheur du bain avec son fils, de la pastèque partagée avec sa femme, et c’est dans cette vérité où repose quelque chose d’eternel contre l’éphémère, frustrant et absurde d’une vie enfermée dans le sable et le béton du Tchad.

Mais si quelque chose s’est perdu pendant ce temps entre le texte du Bazin et le nôtre, c’est ce qui pendant tout ce trajet a caractérisé le temps cinématographique. Les hommes conteneurs de pulsions de The City Below (Unter dir die Stadt) se laissent emporter par des persuasions resnaisiennes mais il n’y a pas d’autre possibilité, tout avance, logiquement, avec la même logique que le film prétend déconstruire. Dans les films vus aujourd’hui chaque plan suit le précédent par un inchangeable manque de curiosité (quand il ne semble pas se répéter constamment dans la même mouvance, comme le Xavier Dolan de Les Amours imaginaires, espèce de cronique hype de l’idiotie qu’on peut avoir quand quelqu’un qui nous attire fait un peu attention à nous, dans ce cas une espèce de Louis Garrel blond qui sera remplacé par le vrai en brève apparition d’un aspect cyclique révélateur : effectivement le film pourrait être une boucle sans fin qui ne mène à rien, quelque chose d’évident dans un cinéma qui s’obstine à marcher toujours sur les mêmes traces). En revenant au film de Christoph Hochhaüsler, dont la relation avec les personnages arrive à des équivoques qui m’échappent, sa représentation d’une affaire entre un homme puissant et une artiste mariée à un prometteur banquier pourrait être vue comme une élégie de la vie intime du couple Sarkozy (car cette vie doit être un peu comme ça au lit), mais c’est en réalité une espèce de mise en évidence plombée du principe du remplaçable (à la Camus) à travers lequel le pouvoir voit l’homme, et nous la vie, et qui emmène directement à la catastrophe.


     Belle Epine
     Semaine de la critique
     FRANCE
     2010 / 80’
     réalisateur : Rebecca Zlotowski
     scénario : R. Zlotowski, Gaëlle Macé
     image : George Lechaptois
     sound : Mathieu Descamps
     montage : Julien Lacheray
     musique : ROB


     Les Amours imaginaires
     Un Certain Regard
     CANADA
     2010 / 102’
     réalisateur : Xavier Dolan
     scénario : Xavier Dolan
     image : Stéphanie Biron Weber
     son : François Grenon
     montage : Xavier Dolan
 


     Un homme qui crie
     En Compétition
     FRANCE, BELGIQUE, CHAD
     2010 / 92’
     réalisateur : Mahamat-Saleh Haroun
     scénario : Mahamat-Saleh Haroun
     image : Laurent Brunet
     son : Daza Farzanehpour
     montage : Marie- Helene Dozo
     musique : Wasis Diop


     The City Below
     Un Certain Regard
     ALEMAGNE
     2010 / 110’
     réalisateur : Christoph Hochhäusler
     scénario : C. Hochhäusler, U. Peltzer
     image : Bernhard Keller
     son : M. B. R. Heesch, M. Lembert
     montage : Stefan Stabenow


     Un poison Violent
     Quinzaine des réalisateurs
     FRANCE
     2010 / 92’
     réalisateur : Katell Quillévéré
     scénario : K. Quillévéré, M. Désert
     image : Tom Harari
     son : F. Klockenbring, E. Croset
     montage : Thomas Marchand
     musique : Olivier Mellano

1. Et parmi ces forces ne se trouve pas le fait que le cinéaste soit très vieux ou très jeune, et la prochaine fois que j’entends ou lis que le film d’Oliviera est magnifique parce qu’il a un esprit très jeune je crierai (et je crierai surtout parce que je sais que je n’aurai plus l’opportunité de la voir à Cannes).